" L’art est-il digne d’être traité scientifiquement ? Sans doute il embellit notre existence et charme nos loisirs ; mais il semble étranger au but sérieux de la vie. Est-il autre chose qu’un délassement de l’esprit ? Comparé aux besoins essentiels de notre nature, ne peut-il pas être regardé comme un luxe qui a pour effet d’amollir les cœurs par le culte assidu de la beauté, et de porter ainsi préjudice aux véritables intérêts de la vie active ? On peut s’imaginer aussi que l’art fournit tout au plus matière à des réflexions philosophiques, mais qu’il est incapable par sa nature même d’être soumis aux procédés rigoureux de la science. En effet, c’est à l’imagination et à la sensibilité, dit-on, qu’il s’adresse, et non à la raison. Ce qui nous plaît dans l’art, c’est précisément le caractère de liberté qui se manifeste dans ses créations. Nous aimons à secouer un instant le joug des lois et des règles, à quitter le royaume ténébreux des idées abstraites pour habiter une région plus sereine où tout est libre, animé, plein de vie. L’imagination qui crée tous ces objets est plus libre et plus riche que la nature même, puisque non seulement elle dispose de toutes ses formes, mais se montre inépuisable dans les productions qui lui sont propres.
(...)
"Il suit de là que le sensible doit être présent dans l’œuvre
artistique, mais avec cette restriction qu’il s’agit seulement de
l’aspect superficiel, de l’apparence du sensible. L’esprit ne cherche en
lui ni la matérialité concrète, la consistance intérieure et toute
l’envergure d’un objet organique que réclame le désir, ni les concepts
universels purement idéaux ; ce qu’il veut, c’est la présence sensible,
qui doit certes rester sensible, mais qui doit aussi être débarrassée de
l’échafaudage de sa matérialité. C’est pourquoi le sensible est élevé
dans l’art à l’état de pure apparence, par opposition à la réalité
immédiate des objets naturels. L’œuvre artistique tient ainsi le milieu
entre le sensible immédiat et la pensée pure. Ce n’est pas encore de la
pensée pure, mais en dépit de son caractère sensible, ce n’est plus une
réalité purement matérielle, comme sont les pierres, les plantes et la
vie organique. Le sensible dans l’œuvre artistique participe de l’idée,
mais à la différence des idées de la pensée pure, cet élément idéal
doit en même temps se manifester extérieurement comme une chose. Cette
apparence du sensible s’offre de l’extérieur à l’esprit, à titre de
forme, d’aspect, de sonorité (…). C’est donc à dessein que l’art crée un
royaume d’ombres, de formes, de tonalités, d’intuitions et il ne
saurait être question de taxer d’impuissance et d’insuffisance l’artiste
qui appelle une œuvre à l’existence, sous prétexte qu’il ne nous offre
qu’un aspect superficiel du sensible, que des sortes de schèmes. Car ces
formes et ces tonalités sensibles, l’art ne les fait pas seulement
intervenir pour elles-mêmes et sous leur apparence immédiate, mais
encore afin de satisfaire des intérêts spirituels supérieurs, parce
qu’ils sont capables de faire naître une résonance dans les profondeurs
de la conscience, un écho dans l’esprit."
Hegel, Esthétique
J'aime bien Hegel. Je le trouve agréable à la lecture.
Du coup j'étais venue ici pour vous exposer ma théorie du beau à moi, et de l'émulsion si agréable qu'elle fait en nous et qui fait qu'on se sent moins désséché quand on regarde ça (au pif) (Rodin,
L'homme et sa pensée, que j'ai vu à la Neue Nationalgalerie à Berlin).

que quand on s'emmerde à récurer les casseroles. Oui, je pense à des trucs comme ça quand j'essaie désespérément de rattraper un fond de casseroles brulé. Pas vous ?
Sauf que maintenant si je vous donne ma théorie vous allez vous dire que je paraphrase Hegel et qu'en plus, je suis même pas foutue de reformuler sa pensée correctement.
Zut.
Donc oubliez Hegel, vous le lirez ce soir dans votre lit.
Je trouve que le sentiment du beau, c'est un plaisir intellectuel qu'on ressent, car on parvient à communiquer sans avoir appel à la longue chaine de la médiation du langage (
sensation ou émotion => pensée => symbole et/ou rationalisation => mot => pensée => réflexion personnelle, mise en parallèle avec son vécu => sensation ou émotion), mais en faisant très simplement appel aux sensations et aux
symboles qui en découlent. On a à la fois beaucoup plus de liberté et
une transmission plus forte, physique et non totalement symbolique et
arbitraire.
L'art est donc, sinon la volupté intellectuelle par
excellence, du moins un exercice neuronal gratifiant qui provoque plein
d'hormones de plaisir !
'tin, voilà que je rebascule dans la scientificité...